Nos confrères de la Société Préhistorique Ariège-Pyrénées viennent de publier le Tome 74 de leur bulletin.
Un numéro très centré sur l’Ariège (Grottes de Massat, de Niaux, et du Portel), ainsi que sur le Paléolithique.
Beaucoup de découvertes inédites ou oubliées.
Les fouilles de l’abri Martel (Niaux, Ariège) par Maurice Martel.
Publication du carnet de fouilles.
Catherine Poulain-Martel, Aline Martel, Francis Poulain, Agnès Poulain,
Claude-Alexandre Simonetti
Résumé des auteurs
Le carnet de fouilles tenu par Maurice Martel lors de ses travaux en Grande Caougno II (connue aujourd’hui sous le nom d’abri Martel) est malheureusement resté inédit de son vivant. Il est aujourd’hui restitué grâce à la volonté de ses filles et de toute sa famille. Ce préhistorien discret s’est peu à peu fait une place (en Ariège et en Haute-Garonne) dans le milieu de la préhistoire dans la seconde moitié du XX° siècle. Son apport à la discipline apparaît dans la publication de son carnet de fouilles.
Une page du carnet de fouille de M. Martel.
Excellente initiative que la publication, à la fois scannée et transcrite, de ce carnet de fouilles dont bien des chercheurs actuels devraient s’inspirer.
On découvre un fouilleur méticuleux et méconnu, qui note toutes ses observations, et qui dessine, au jour le jour, la plupart des pièces qu’il découvre. Très rare dans les années 1950.
Aspect étonnant : on ne perçoit aucune esquisse de mise en perspective chrono-culturelle de ses découvertes. Aucune question autres que celles liées aux stratigraphies et aux répartitions spatiales des objets.
Un peu comme si déjà certains considéraient que la fouille était un « pur » recollement documentaire qui pouvait être dissocié de tout questionnement de préhistorien.
Le boeuf musqué (Ovibos moschatus) dans l’art du Paléolithique
supérieur : inventaire des représentations pariétales et mobilières.
Eric Le Brun, Ingmar M. Braun
Résumé des auteurs
L’ovibos est un thème rare, tant dans l’art pariétal que dans l’art mobilier paléolithique. Seules une demi-douzaine de représentations sont régulièrement citées : grotte Chauvet, Roc-de-Sers, Laugerie-Haute, La Colombière et Kesslerloch. Pourtant, d’autres figures paléolithiques ont aussi été identifiées comme ovibos par plusieurs auteurs, en particulier à Enlène et au Roc-du-Courbet, et d’autres représentations moins connues peuvent compléter cette liste. L’objet de cet article est de dresser un inventaire des figurations d’ovibos dans l’art du Paléolithique supérieur, et d’établir quelques comparaisons, malgré la dispersion de ces figures, tant dans l’espace que dans le temps.
Un ovibos de la grotte Chauvet (Ardèche, France).
Une synthèse utile, et intéressante car analytique, concernant cet animal souvent oublié.
Les auteurs n’ont pas fait l’impasse sur deux questions récurrentes :
– Considérant que l’art n’est pas un outil de zoométrie, quels sont les éléments d’identification de l’ovibos dans les dessins, et sont-ils fiables ?
– Qu’en est-il de la présence de l’ovibos dans les restes de faune, suivant les lieux et les phases du Paléolithique supérieur ?
Les nouvelles techniques disponibles, ADN et ZooMS, devraient aujourd’hui permettre de valider ou pas l’identification de l’espèce jusqu’à présent réalisée par l’ostéométrie.
Découvertes récentes dans le dispositif décoratif de la grotte ornée
du Portel (Ariège).
Jean-Pierre Alzieu, Régis Vézian, François Beigbeder, Julien Canet
Résumé des auteurs
La grotte ornée du Portel située en Ariège-Pyrénées est considérée comme une des grottes majeures de la Préhistoire occidentale. Son corpus décoratif peut être regroupé en deux ensembles, l’un correspondant à une phase ancienne très probablement centrée sur le Gravettien, l’autre à une phase plus récente couvrant l’ensemble du Magdalénien. La fin d’été et l’automne 2023 avaient permis de mieux décrire certaines représentations du cycle ancien et d’identifier un protomé de cheval inédit dans la galerie des Chevaux ; ceux-ci ont été mentionnés dans la très récente monographie du Portel 16. A la faveur de circonstances météorologiques exceptionnelles, à l’automne 2024, suspectées d’avoir engendré des modifications dans l’ambiance de la cavité, des représentations totalement inédites sont apparues. Ces dernières concernent l’art figuratif animalier – bisons – et des signes, attribuables à la phase de décoration magdalénienne de la grotte. Le recours à la méthode de traitement de l’image par le logiciel DStretch a permis d’accroitre la performance de l’identification de ces représentations qui complètent le corpus décoratif d’ensemble.
Tout à fait intéressant de voir le plus dense panneau orné de la grotte du Portel s’enrichir d’au moins deux bisons supplémentaires.
Effectivement, le corpus pariétal de cette grotte ornée paléolithique s’enrichit. Et pas uniquement de quelques vagues tracés diffus dont l’interprétation et l’attribution chronologique auraient pu être hasardeuses.
Ces découvertes, et propositions d’interprétation sérieusement argumentées, n’étaient possibles que par des gens qui fréquentent de longue date la cavité, et en sont très imprégnés.
Incidemment, cet article nous invite à nous poser une question : quelle est la place du logiciel DStrech dans les recherches et études de l’art pariétal ?
En quoi est-il profitable ?
En quoi est-il pernicieux ?
Et tout cela à quelles fins ?
La dent humaine magdalénienne de la grotte ornée du Portel
(Portel-Est, Ariège).
Tony Chevalier, Thomas Colard, Gaël Becam, Henry Baills, Régis Vézian
Résumé des auteurs
La grotte du Portel-Est, appelée aussi grotte ornée, en raison des peintures préhistoriques présentes sur ses parois, a livré en 1917 une dent humaine dans une couche magdalénienne. Cette dent, une seconde molaire déciduale supérieure, provient du « Foyer C » correspondant à un locus, et non à une structure foyère. Elle appartiendrait à un sujet âgé de 10 à 12 ans, ayant perdu sa dent il y a environ 15 000 ans lors de son passage dans la grotte. Les dimensions de cette molaire sont élevées. Elles intègrent les valeurs attendues pour des Néandertaliens et se rapprochent des valeurs extrêmes des humains modernes (Homo sapiens) de comparaison. Le faible développement de l’hypocône et du métacône et l’absence de tubercule de Carabelli permettent de l’attribuer préférentiellement à l’espèce Homo sapiens, comme nous nous y attendions, étant donné le contexte stratigraphique, chronologique et culturel bien défini. Ainsi, dans le complexe karstique du Portel, seule la grotte du Portel-Ouest possède des restes de Néandertaliens et seule la grotte du Portel-Est possède un reste d’Homo sapiens.
Une solide étude anthropométrique détaillée.
Anniversaire de la découverte de la galerie Cartailhac.
Jacques Azema
Bouquetin en perspective fuyante ?
Bouquetin en perspective fuyante ?
Dans la grotte de Niaux (Ariège, France), la galerie Cartailhac, découverte en 1925, est une courte galerie, sommairement ornée, mais très intéressante par l’originalité stylistique des œuvres.
L’article rappelle sommairement la découverte en l’accompagnant d’un panel de photographies.
Une bonne initiative : avoir reproduit l’article presque introuvable, annonçant la découverte, publié en 1925 par H. Bégouën dans la revue IPEK.
Glanes dans Niaux II.
Jacques Azema, Myriam Cuennet
Résumé des auteurs
La grotte de Niaux est célèbre pour ses peintures pariétales connues depuis 1906. Les chercheurs qui s’y sont succédés ont vu la quasi-totalité des oeuvres. Néanmoins, il arrive que quelques figures de moindre importance soient remarquées lors de visites. Cet article est le résultat de ces observations mais ne prétend pas être une étude scientifique, laquelle pourra préciser notamment l’attribution chronologique de certains vestiges.
Quelques traits incisés de patine apparemment ancienne.
Une présentation rapide de plusieurs vestiges de tracés pariétaux probablement magdaléniens et pour la plupart inédits.
Dans cette grotte de plusieurs kilomètres de vastes galeries, les « petites » découvertes seront encore légion.
Grotte du Ker de Massat. Une occupation magdalénienne inédite :
la galerie René Gailli
Yanik Le Guillou, Jean-Yves Bigot, Marina Escolà
Résumé des auteurs
La découverte d’impacts d’activités humaines paléolithiques dans une galerie profonde de la grotte du Ker de Massat (Ariège, France), relance l’intérêt pour ce site orné au Magdalénien et presque oublié. Le bassin géographique où se trouve la grotte est un isolat au coeur des Pyrénées. À la fin du Paléolithique supérieur, les difficultés de circulation étaient accentuées par l’impact saisonnier de l’enneigement. La vallée est encaissée et sombre. La cavité, froide et chargée d’humidité, paraît inhospitalière. Elle est densément occupée par des chauves-souris qui en font un univers à composante excrémentielle. La salle d’entrée où les magdaléniens se sont installés, ne voit jamais le soleil. Elle se termine au bord d’un gouffre. Il est franchi sur une vire étroite avant de progresser à travers des monticules de guano frais pour accéder à un second gouffre que l’on contourne par une seconde vire. Ce parcours dangereux était le même au Magdalénien. On arrive alors à l’entrée de la galerie René Gailli. L’occupation du site a lieu au Magdalénien supérieur. Toutefois, la présence d’un harpon plat à perforation latérale pourrait caractériser une présence azilienne. Nous ne disposons d’aucune donnée de saisonnalité. Cela aurait été intéressant, dans ce bassin de Massat où les magdaléniens, s’ils y résidaient, devaient se trouver 6 mois par an coupés du monde extérieur. Le peu de matériel archéologique disponible ne permet pas d’identifier un isolat culturel. Est-ce parce qu’il n’en était rien, ou cela relève-t-il de la faible définition de nos grilles de lecture ? L’histoire archéologique de la grotte est jalonnée d’événements méconnus. L’étude du site date des débuts de l’archéologie paléolithique, avec la présence de É. Lartet. Une visite, destinée à étudier l’impact des chiroptères y fut organisée le 9 février 2022. Elle permit des découvertes d’intérêt archéologique, dont celle, par J.-Y. Bigot, de vestiges dans la galerie René Gailli. La circulation dans cette galerie large de 4 m est inconfortable. La station debout n’est possible qu’à l’entrée. Des massifs de concrétions restreignent l’espace accessible et limitent le champ de vision. La progression impose une reptation dans des gours parfois remplis d’eau. Au Magdalénien, les volumes de circulation étaient semblables à ceux d’aujourd’hui. Des impacts de fouilles non documentées ouvrent des fenêtres sur les remplissages sédimentaires. Sous un complexe stalagmitique se trouve un niveau archéologique magdalénien. Il repose sur une couche argilo-sableuse, incluant de petits galets de calcaire et d’autres roches du socle pyrénéen. Dans la galerie, les indices d’activité humaine sont variés. Des aménagements préhistoriques de l’espace sont identifiés : bris et déplacements de concrétions. D’autres bris ne sont ni expliqués ni datés. Il s’agit de stalagmites « tronçonnées ». Leur bris n’étant pas naturel, les questions du «comment», du «quand», et du «pourquoi» se posent. Les deux secteurs où il est possible de se redresser un peu sont les seuls endroits où des niveaux archéologiques sont identifiés. S’agit-il d’un choix magdalénien ? La salle Profonde semble être le coeur de l’activité dans la galerie. Des fragments brisés de plancher concrétionné, disposés au centre de la salle, sont l’aménagement d’une aire de combustion qui ne concerne pas que l’éclairage, et qui a été démantelée en fin d’utilisation magdalénienne. Le matériel archéologique est restreint à quelques déchets dits culinaires, un os incisé et ocré, et un galet de granite exogène à la cavité qui a servi en percussion. Le niveau magdalénien inclut des centaines de petits fragments noirs : os brûlés, charbons de bois, matières organiques décomposées ; ainsi que des fragments d’os non brûlés ou chauffés à blanc. Quelques nodules rouges sont présents, restes de matières ocrées ou d’impacts de chauffe d’argiles. Le niveau révèle aussi de légers remaniements magdaléniens du sol sous-jacent. La galerie fut le lieu d’activités complexes incluant des aménagements. On est venu avec un équipement et de la nourriture. Des locus de pause, identifiés comme tels par la consommation de nourriture, écartent l’hypothèse d’un unique et bref séjour. S’agit-il de plusieurs visites courtes, ou d’un séjour de longue durée ? Un vestige ténu de pigment pariétal est d’apport anthropique. Est-ce le résidu d’une décoration paléolithique plus importante ? S’agit-il d’un apport volontaire ou accidentel ? L’attribution au Magdalénien supérieur est compatible avec une datation C14-AMS dont le résultat est 13 690 ± 70 BP soit 14 905 – 14 373 intcal 20 BC. Des hypothèses avancées lors de l’étude de la galerie René Gailli restent à étayer, car des compétences spécifiques très pointues sont à acquérir. Les raisons de la fréquentation d’un tel endroit restent incompréhensibles à nos esprits. Cette découverte entre-ouvre de multiples perspectives d’étude.
Robert Simonnet (1931-2023)
Un rappel mérité à la mémoire de Robert Simonnet, préhistorien toulousain et ariégeois, de grande compétence.
R. Simonnet en 1945 dans la grotte ornée de Labastide.
Rédaction Y. Le Guillou sauf mention contraire
L’association « Préhistoire du Sud-Ouest » est entièrement indépendante de la Mairie de Cabrerets. Nous remercions la commune, ses élus, et la direction du centre du Pech Merle de leur soutien sans faille.